Félix, pour commencer, pouvez-vous nous expliquer comment est née OSZI et à quel moment l’idée d’« incarner une maroquinerie d’art ultra-confidentielle » s’est imposée comme votre fil directeur plutôt qu’un simple positionnement marketing ?
OSZI est née d'une photographie. Celle de mon arrière-grand-père, Oszkàr Engelmann. Un homme discret, élégant, d'un calme absolu. Il m’a toujours fasciné.
La confidentialité chez OSZI n'est pas venue d'une réflexion, ou d’une stratégie. C’était une évidence, qui venait de ce personnage, mais qui s’est confortée au fil des rencontres, au contact des artisans avec lesquels nous travaillons. Quand vous voyez ce que ces mains produisent dans l'ombre, vous ne pouvez pas trahir ce travail en l'exposant à tout le monde. Ce serait une forme d'irrespect. Ce savoir-faire mérite d'être honoré, et donc réservé.
Il y avait aussi quelque chose de plus intime. Les femmes qui traversent l'histoire de ma famille méritaient que cet hommage arrive entre les bonnes mains. Pas n'importe lesquelles.
La rareté que vous observez chez OSZI n'est pas construite artificiellement, c’est la résultante de la façon dont nous fabriquons. Une pièce prend plus de quatre semaines. Un seul artisan. Vous ne pouvez pas accélérer cela sans trahir ce que c'est. La rareté est simplement ce qui reste quand on refuse de compromettre.
Nos clients le comprennent. Ce sont des gens qui ne cherchent pas à être reconnus par ce qu'ils portent. Ils cherchent une relation plus intérieure avec ce qu'ils possèdent. La valeur, pour eux, réside dans la singularité de l'expérience, dans la compréhension de l'objet, dans ce qui s'y attache avec le temps.
Quand vous parlez de maroquinerie d’art ultra-confidentielle, qu’est-ce que cela signifie concrètement dans votre façon de concevoir un objet : du choix des cuirs et des artisans jusqu’à la manière dont une pièce OSZI circule – ou ne circule justement pas – dans le monde ?
Concrètement, cela signifie qu'il n'existe pas de détail secondaire. Chaque élément d'une création OSZI est pensé comme indivisible du reste. Retirer un seul geste, un seul choix de matière, et quelque chose se défait dans l'ensemble.
C'est pour cela que nous prenons le temps qu'il faut. Plusieurs semaines par pièce, un seul artisan, à Paris, sans machines. Uniquement les mains.
Mais la pièce elle-même n'est que le point de départ de ce que le client reçoit. Chaque création arrive dans un coffre fabriqué et habillé à la main à Paris, et dans sac de protection né d'une collaboration entre un joaillier et un couturier parisiens. Le soin apporté à ce qui enveloppe la création est exactement le même que celui apporté à la création elle-même.
Quant à la façon dont une pièce OSZI circule dans le monde, elle ne circule pas, au sens où on l'entend habituellement. Elle se révèle dans des expériences privées. Les personnes qui détiennent les pièces, sont les seuls à les avoir vues.
OSZI se situe à la frontière entre art, objet d’usage et fétiche intime. Pouvez-vous nous décrire un exemple précis de pièce emblématique où cette tension entre fonctionnalité, aura artistique et secret se manifeste de façon particulièrement forte ?
Cela me renvoie instinctivement vers d'autres univers que le mien. La joaillerie, l'horlogerie. Des mondes pour lesquels j'ai un respect profond et sincère.
Ce qui m’inspire dans ces métiers, c'est l'acharnement sur les détails. Les complications, les finitions d'un mécanisme dissimulé, il y a une forme d’obsession dans cette manière de travailler, qui n'a rien à voir avec une démonstration outrancière. C'est une exigence tournée vers l'intérieur.
C'est exactement ce que j'essaie de transposer dans le cuir. La fonctionnalité d'une pièce OSZI ne se définit pas uniquement par ce qu'elle porte. Elle tient dans la technicité de sa construction, dans ce que la matière elle-même impose au processus, dans ce que sa naturalité produit comme caractéristiques propres ; son poids, sa tenue, la manière dont elle évolue avec le temps.
Si je devais citer une pièce qui incarne cette tension avec le plus de force, je penserais à la Berkley Grand Complication de Vacheron Constantin. Une maison que j'admire profondément. Cette oeuvre représente pour moi le mystère du temps.
C’est vers cela qu'OSZI tend.
Incarner la confidentialité, c’est aussi faire des choix radicaux en termes de distribution, de volume, de visibilité. Quels sont les renoncements, les contraintes et les dilemmes les plus forts que vous avez dû affronter pour rester fidèle à cette logique ultra-confidentielle ?
Notre approche a un coût réel. Il fallait refuser ce qui serait facile.
Nous aurions pu distribuer plus tôt, plus largement, accepter des partenariats qui nous auraient donné une visibilité immédiate. Nous ne l'avons pas fait. Parce que la désirabilité se construit avant le volume. Dans cet ordre précis, jamais dans l'autre.
Cela demande de la conviction, et une patience que tout le monde autour de vous ne partage pas forcément. Rassurer des investisseurs / banques sur une logique qui refuse délibérément d'accélérer est peut-être le dilemme le plus exigeant que j'ai traversé. Il faut leur faire comprendre que l'épicentre crée la réaction en chaîne, que la rareté d'aujourd'hui est la légitimité de demain. Certains le comprennent immédiatement. D'autres ont besoin de voir, on ne peut pas embarquer la majorité à cette étape, c’est frustrant.
OSZI doit vivre intensément dans un cercle restreint avant d'être adopté plus largement. C'est une conviction que nos échecs et l'adversité n'ont jamais entamée. Nous ne nous sommes pas perdus.
La pérennité se construit sur des clients historiques forts, une montée progressive des volumes, une expansion vers de nouveaux marchés qui respecte ce que nous avons promis à ceux qui nous ont rejoints en premier. Cette fidélité envers nos clients fondateurs n'est pas négociable.
Il y a cependant un point de divergence que j'assume pleinement. Nous voulons faire rêver le plus grand nombre possible, tout en préservant l'intégrité de nos créations les plus exigeantes. Cela implique une habileté dans la construction de gammes plus accessibles, capables d'élargir la présence d'OSZI sans diluer ce qui en constitue le cœur. C'est un équilibre délicat. Nous y travaillons avec soin.
Votre approche semble aller à contre-courant d’un luxe de plus en plus « bruyant » et mondialisé. Comment percevez-vous l’écosystème actuel de la maroquinerie haut de gamme, et en quoi OSZI propose-t-elle une forme de résistance ou d’alternative à ces codes dominants ?
Le luxe contemporain s'est précipité vers la visibilité comme s'il y allait de sa survie. Plus grand, plus fort, plus fou… partout.. Les logos sont devenus des déclarations, les campagnes des événements, les collaborations des spectacles. Il y a une frénésie dans tout cela qui atteint apparemment un extremum.
Ce que j'observe, c'est une fracture qui se creuse. Une partie de la clientèle historique du luxe cherche à sortir de ce bruit. Elle a tout vu et cherche maintenant autre chose, qui n'appartient qu'à elle. C'est cette aspiration qu'OSZI occupe.
Mais il y a un paradoxe qui me plait. Le bruit mondial que nous observons est cruellement utile, au moment où l'effet de réaction en chaîne opérera. Que se passe-t-il quand tout le monde sait qu'un objet existe, mais que personne ne peut y accéder, sauf un cercle que vous ne connaissez pas ? L'inaccessibilité devient le message le plus puissant qui soit. Elle fait plus de bruit que n'importe quelle campagne.
Nous n'avons rien contre le bruit. Nous apprécions même qu'il existe. C'est lui qui sélectionne pour nous. Les clients qui arrivent jusqu'à OSZI malgré l'absence de visibilité sont précisément ceux à qui la maison est destinée.
Tout cela s'inscrit dans le temps. La pyramide se construit dans l'ordre. Chaque chose en son temps.
Si l’on se projette dans cinq ou dix ans, comment imaginez-vous l’évolution d’une maison comme OSZI : la place du sur-mesure, la relation directe avec quelques collectionneurs, l’intégration (ou non) du digital, et plus largement l’avenir d’une maroquinerie d’art rare et discrète ?
Dans dix ans, le luxe sera traversé, je pense, par la robotique sensible, pas l'IA telle qu'elle existe aujourd'hui, mais des machines capables de produire avec une précision que nos mains n'atteindront jamais et viendra redéfinir ce que signifie fabriquer quelque chose. Ce sera un confort extraordinaire, et une perte que nous mesurerons trop tard.
Un des pères de mes artisans partenaires m'a dit quelque chose que je n'ai pas oublié. Le jour où il n'y aura plus d'artisans d'art, les musées seront des cimetières.
C'est contre cela qu'OSZI existe, et continuera d'exister. Parce que la seule trace durable de notre passage sur terre est ce qui sort de nos mains. Pas de nos algorithmes, pas de nos machines. Nos mains.
Mon pari sur les dix prochaines années est simple. Plus le confort technologique s'impose, plus la rareté du geste humain devient désirable. Les clients se retourneront vers ce que le savoir-faire sait faire de mieux, donc le sur-mesure, la relation directe, l'anti-facilité. Aux antipodes complets de ce que le monde leur offrira comme confort antipersonnel par ailleurs.
Ces défis ne sont pas encore pleinement d'actualité. Ce qui compte aujourd'hui, c'est de conserver la chaîne de valeur intacte, de la valoriser avec soin, tout en utilisant intelligemment les outils disponibles pour gagner le temps que nous réinvestissons dans l'essentiel.
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à ceux qui souhaitent créer, collectionner ou porter des objets de maroquinerie comme des œuvres d’art intimes plutôt que comme des signes extérieurs de statut ?
Les gens sont libres de leurs choix, de leur esthétique, de ce qui leur procure du confort. Ce n'est pas à moi de leur dire comment ressentir les choses.
Ce que je dirais, c’est de commencer par aimer une histoire. S'approprier un objet commence par le sens qu'on lui trouve, pas par sa valeur marchande ni par ce qu'il signale aux autres. Un objet qui ne vous raconte rien ne vous appartiendra jamais vraiment.
Développez votre goût, le vôtre, pas celui qu'on vous propose comme universel, pas celui qu'on habille du mot luxe pour vous le vendre. Allez voir comment les choses se font. Touchez les matières. Vivez des expériences qui vous mettent en présence de ce savoir-faire. Laissez-vous surprendre par ce que des mains humaines sont encore capables de produire.
Et restez simples dans votre rapport à tout cela. Les plus beaux collectionneurs que j'ai rencontrés n'avaient rien à prouver. Ils aimaient, et c’est tout.
Pour en savoir plus : https://oszi.fr